Maître André ICARD
Avocat au Barreau du Val de Marne

Une audience presque ordinaire au tribunal administratif …

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C’est un petit matin froid et humide comme nous en connaissons parfois en région parisienne au mois de janvier.

L’audience est à 9 heures 30 comme d’habitude, un jeudi comme d’habitude et comme d’habitude, je prends ma voiture et je me rends à l’audience bien que dans mon for intérieur je pense que l’audience ne sert pas à grand-chose dans une procédure au fond devant une juridiction administrative.

Mais tant pis, le client l’exige, et s’il est lui aussi présent à l’audience, il s’attend à une véritable plaidoirie d’avocat de cour d’assises.

Dans notre jargon, quand le client est présent à l’audience, on dit qu’on plaide « corps présent ».

J’ai, même connu un client suspicieux qui venait à l’époque aux audiences de mise en état du tribunal de grande instance.

Après des dizaines de kilomètres de bouchon sur la sinistre A 86, l’interminable itinéraire se termine par l’arrivée au tribunal administratif avec cette fois ci l’absence totale de places pour garer ma voiture.

Il est vrai qu’à l’époque, quand ils ont implanté le tribunal administratif, ils n’ont pas pensé à son accessibilité pour les justiciables et pour les avocats.

Je passe à la filtration où deux agents de sécurité contrôlent avec méthode, tact  et courtoisie qu’une arme de poing ou une mitraillette ne se trouve pas dissimulée dans ma robe d’avocat ou dans mon dossier et me demande de me présenter  à l’accueil du tribunal.

Arrivant au guichet au beau milieu d’une très intéressante discussion sur les soldes, je décline mon identité, comme je le fait depuis plus de 40 ans et l’agent administratif, qui ne sait toujours pas qu’on appelle Maître un avocat,  me fait remarquer d’un ton professoral  et légèrement agacé que la salle d’audience est au premier étage et que je n’ai qu’à attendre ici et qu’on viendra me chercher.

La cliente est surprise et déçue du peu de considération portée à son avocats  par la fonction publique.

Je revêts donc ma robe d’avocat dans la salle d’attente au milieu du public, le plus soigneusement possible, en prenant garde de ne pas trop dévoiler  une partie de mon anatomie de rêve et je rentre dans la salle d’audience encore déserte, peuplée seulement de  deux courageux confrères avocats parisiens ayant affronté le froid, que je salue  respectueusement et discrètement.

Le plus ancien aux cheveux gris me répond en esquissant un hochement de tête et un léger sourire  et repart dans ses pensées les yeux fixés vers le plafond, alors que le plus jeune ne me répond pas , trop occupé à pianoter sur son « smarthphone ».

Après avoir terminé l’envoi de son SMS, il me regarde enfin et s’exclame tout de go : « C’est vous le site Internet … je le trouve super ! »

Je remercie ce confrère « geek » un peu gêné mais un peu froissé de cette identification par référence à un site Internet ».

Je n’arrive plus à m’enlever cette  e-réputation qui me colle à la peau.

Tout à coup une sonnette retentit et me sort de ma réflexion profonde  : « Dring, Dring ».

La jolie voie féminise de la greffière s’exclame : « Le tribunal »

Et nous voilà tous débout au garde à vous, figés, les doigts joints sur la couture de la robe, à regarder les trois magistrats administratifs  et le rapporteur public s’installer solennellement et s’asseoir perchés tout là-haut sur leur estrade.

La greffière m’appelle d’un sourire discret afin que je remplisse le fascicule attestant de ma présence et de celle de mon client à l’audience.

Je m’exécute timidement en rosissant des joues  …

La présidente s’assoit et déclare : « L’audience est ouverte ».

Puis elle ajoute d’un ton martial  : « Madame la greffière, je vous prie d’appeler la première affaire du rôle »

La greffière : « Affaire n° 15889 – Madame Belchaise c/ Mairie de Perpette -Les- Oies ».

La Présidente : « Monsieur le rapporteur vous avez la parole »

Le rapporteur : « Par une requête enregistrée le …. C’est en cet état que l’affaire se présente devant le tribunal »

La Présidente : « Madame  le rapporteur public vous avez la parole »

Le rapporteur public se lève et lit ses document d’un ton monocorde : « Par une requête enregistrée le …. Nous concluons au rejet de la requête »

La Présidente : « Maître vous avez la parole »

Moi : « Je m’en rapporte à mes écritures Madame la Présidente ».

La présidente avec un grand sourire, sans doute reconnaissante de lui avoir épargné de lui donner en longueur les arguments qui me manquait certainement en profondeur, ajoute « Je vous remercie Maitre… L’affaire est mise en délibéré »

La greffière appelle l’affaire suivante…

Mes deux confrères se lèvent d’un bond comme des coureurs de 100 mètres s’arrachant de leurs starting-blocs  et partent s’installer au premier rang de la salle d’audience, le requérant  à droite face au tribunal et l’administration en défense à gauche … (n’y voyait aucune allusion politique).

Pendant ce temps-là, je quitte  la salle d’audience, sur la pointe des pieds, d’un pas léger de danseur étoile, afin de ne pas faire craquer inutilement le vieux parquet en bois du tribunal ; accompagné de ma cliente.

Ma cliente : « Bon sang, qu’est-ce que c’était rapide, j’avais pourtant pleins de choses à dire ».

Il est vrai que les femmes n’aiment pas trop quand c’est rapide …

« Le juge ne m’a même pas interrogée ni regardée ! »  ajoute-t-elle dépitée.

Et elle renchérit : « Et dire que j’ai attendu trois ans pour cette audience ! »

Il est vrai que les femmes aiment parfois quand c’est rapide …

Confus, je bredouille  « je ne sais pas quoi vous dire … »

Puis, essayant de rattraper une situation qui m’échappe, je rétorque : «  Mais vous savez c’est une procédure écrite et on ne peut faire que des observations … ».

« Alors, ce n’était peut-être pas la peine de venir ? » me dit-elle d’un ton interrogatif.

Mouaiii … Ouiiiiiiiiiii … Booooffff…

Je pense un peu comme vous lui répondis-je mais pourtant je viens quand même à chaque fois depuis mes début et pourtant ….

Allez, lui dis-je faussement rassurant : « attendons le délibéré … »

Je regagne alors mon véhicule, portant toute la misère du monde, d’un pas lent, je récupère mécaniquement  la contravention délicatement glissée sous l’essuie-glace du pare-brise par un fonctionnaire municipal et je rentre bien triste à Villejuif.

Décidemment je ne m’y suis jamais fait et je ne m’y ferai jamais.

Il y a des jours comme çà, que voulez-vous.


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